Expérience de pensée :
Concevons que l’Univers n’existait pas seul. Il était né et avait crû dans un milieu préexistant, une matrice pour utiliser un terme approximatif. Pas l’Espace, ni le Temps, ni l’Espace-Temps : appelons-la la Trame.
La Trame survivait à la Fin du Monde. Encore heureux, parce qu’elle contenait aussi la Méta, qui contenait elle-même le Mille-feuilles. Elle ne faisait pas l’objet d’une cartographie, puisqu’elle n’était pas de l’espace, mais les samaritains la croyaient infinie.
L’infini comportait beaucoup de zones laissées inexplorées par l’expansion de notre Univers d’origine. Des zones riches de potentiel où l’humanité avait creusé de petites poches aux propriétés étranges, telles que celles qui étaient devenues les plages. Ni espace, ni temps, ni énergie, mais une chose qui se contentait d’être et de contenir espace, temps et énergie dans un état dissimulé.
Comparons la Trame à une montagne. La montagne est en elle-même une quantité incroyable d’énergie : par sa masse, par la résistance qui l’empêche de s’effondrer sous son propre poids, par la force qui englue ses atomes les uns avec les autres.
Mais cette énergie n’est pas directement accessible. Celle de la Trame non plus. Si on veut qu’une pierre frappe avec force, au bas de la montagne, une machine qui saurait, par exemple, convertir cette énergie en mouvement rotatif – penser à un moulin – il faut que quelqu’un déclenche une avalanche, change la montagne en cailloux prêts à dévaler.
Les samaritains savaient s’y prendre. D’une injection soigneuse d’espace-temps dans la Trame, ils avaient fait coaguler des quarks, générer des électrons et des photons, et récupéraient depuis bien plus que la somme investie. Je demandai s’il s’agissait d’énergie du vide, je me pris un « non » catégorique à travers la figure.
À ce stade de l’exposé de Vesy, même si je me doutais qu’il ne s’agissait que d’un préliminaire, je m’inquiétais de ne pas voir où il voulait en venir. Il m’avait vendu un traumatisme, j’attendais ses larmes, mince.
La Méta avait procédé à une première injection de ce genre, juste après la Fin du Monde. Un coup de bluff, une tentative de sauvetage désespérée qui avait surpris par son efficacité. En fait, ça ressemblait beaucoup au big bang ; au Début du Monde. La même soupe hyper-chaude de particules que celle qui aurait généré l’Univers était apparue, pour être aussitôt bue par la Méta avide d’énergie.
Autrement dit, l’humanité avait encore une fois détruit un Univers en parfait état de marche.
__ Je ne sais pas pourquoi ça m’étonne. __
Je fis remarquer qu’il s’agissait d’une époque marquée par l’urgence et l’ignorance. D’accord, cet Univers possédait peut-être la capacité de devenir habitable sous quelques milliards d’années, mais l’humanité n’avait pas le temps d’attendre, n’est-ce pas ? Il ne s’agissait que de potentiel. Aucune galaxie, aucune vie n’avait souffert. Alors d’où se torturait-il, surtout sachant que ces événements avaient eu lieu bien avant sa naissance dans les plages ?
La soupière était vide. Ce morceau brûlé de la Trame avait rempli son office. Les dernières miettes de son énergie tombaient encore dans le moulin de la Méta, mais le temps était compté. Le consensus parmi les samaritains : on devait renouveler l’injection d’énergie ailleurs, et recommencer, sachant désormais toutes les implications de la technique, sans disposer d’aucun autre choix.
Voilà ce qui minait Vesy, samaritain de la Méta, servant de la Dame.
— Et justement, la Dame…
— … n’y peut rien. Vous comprenez, nous n’avons pas seulement besoin de fournir l’énergie de soutenir les plages tout au long de leur ligne temporelle, si tel était le cas il suffirait d’un apport et ce serait réglé ; nous avons besoin d’alimenter l’existence entière de cette ligne temporelle tout au long de la nôtre. Et je ne vous parle pas de ce qu’il faut pour stabiliser la Méta.
— À ce point ? Je veux dire, ça paraît horriblement dépensier.
— Si les plages étaient économes, l’Univers aurait été en forme de Mille-feuilles, pas en forme d’Univers. Zû n’a pas tort sur un point. Nous ne devrions pas être ici. Même nos corps rejettent notre survie, ils se pétrifient sur place si on ne les bourre pas de myorelaxant, nous ne méritions pas de survivre à nos erreurs…
Vesy s’interrompit soudain. Sur ses genoux, notre amie souriait. Elle se releva, s’étira. Aérienne sur le champ de force rouge, elle pivota de la pointe des pieds. Vesy émit un petit son de gorge. Elle croisa son regard, pencha la tête de côté, et eut un sourire carnassier.
— Ben mince mon gars, Zû est encore allée courir dans tes jupons ?
Je reconnus Omi et décidai de rester assis pour profiter du spectacle.
Concevons que l’Univers n’existait pas seul. Il était né et avait crû dans un milieu préexistant, une matrice pour utiliser un terme approximatif. Pas l’Espace, ni le Temps, ni l’Espace-Temps : appelons-la la Trame.
La Trame survivait à la Fin du Monde. Encore heureux, parce qu’elle contenait aussi la Méta, qui contenait elle-même le Mille-feuilles. Elle ne faisait pas l’objet d’une cartographie, puisqu’elle n’était pas de l’espace, mais les samaritains la croyaient infinie.
L’infini comportait beaucoup de zones laissées inexplorées par l’expansion de notre Univers d’origine. Des zones riches de potentiel où l’humanité avait creusé de petites poches aux propriétés étranges, telles que celles qui étaient devenues les plages. Ni espace, ni temps, ni énergie, mais une chose qui se contentait d’être et de contenir espace, temps et énergie dans un état dissimulé.
Comparons la Trame à une montagne. La montagne est en elle-même une quantité incroyable d’énergie : par sa masse, par la résistance qui l’empêche de s’effondrer sous son propre poids, par la force qui englue ses atomes les uns avec les autres.
Mais cette énergie n’est pas directement accessible. Celle de la Trame non plus. Si on veut qu’une pierre frappe avec force, au bas de la montagne, une machine qui saurait, par exemple, convertir cette énergie en mouvement rotatif – penser à un moulin – il faut que quelqu’un déclenche une avalanche, change la montagne en cailloux prêts à dévaler.
Les samaritains savaient s’y prendre. D’une injection soigneuse d’espace-temps dans la Trame, ils avaient fait coaguler des quarks, générer des électrons et des photons, et récupéraient depuis bien plus que la somme investie. Je demandai s’il s’agissait d’énergie du vide, je me pris un « non » catégorique à travers la figure.
À ce stade de l’exposé de Vesy, même si je me doutais qu’il ne s’agissait que d’un préliminaire, je m’inquiétais de ne pas voir où il voulait en venir. Il m’avait vendu un traumatisme, j’attendais ses larmes, mince.
La Méta avait procédé à une première injection de ce genre, juste après la Fin du Monde. Un coup de bluff, une tentative de sauvetage désespérée qui avait surpris par son efficacité. En fait, ça ressemblait beaucoup au big bang ; au Début du Monde. La même soupe hyper-chaude de particules que celle qui aurait généré l’Univers était apparue, pour être aussitôt bue par la Méta avide d’énergie.
Autrement dit, l’humanité avait encore une fois détruit un Univers en parfait état de marche.
__ Je ne sais pas pourquoi ça m’étonne. __
Je fis remarquer qu’il s’agissait d’une époque marquée par l’urgence et l’ignorance. D’accord, cet Univers possédait peut-être la capacité de devenir habitable sous quelques milliards d’années, mais l’humanité n’avait pas le temps d’attendre, n’est-ce pas ? Il ne s’agissait que de potentiel. Aucune galaxie, aucune vie n’avait souffert. Alors d’où se torturait-il, surtout sachant que ces événements avaient eu lieu bien avant sa naissance dans les plages ?
La soupière était vide. Ce morceau brûlé de la Trame avait rempli son office. Les dernières miettes de son énergie tombaient encore dans le moulin de la Méta, mais le temps était compté. Le consensus parmi les samaritains : on devait renouveler l’injection d’énergie ailleurs, et recommencer, sachant désormais toutes les implications de la technique, sans disposer d’aucun autre choix.
Voilà ce qui minait Vesy, samaritain de la Méta, servant de la Dame.
— Et justement, la Dame…
— … n’y peut rien. Vous comprenez, nous n’avons pas seulement besoin de fournir l’énergie de soutenir les plages tout au long de leur ligne temporelle, si tel était le cas il suffirait d’un apport et ce serait réglé ; nous avons besoin d’alimenter l’existence entière de cette ligne temporelle tout au long de la nôtre. Et je ne vous parle pas de ce qu’il faut pour stabiliser la Méta.
— À ce point ? Je veux dire, ça paraît horriblement dépensier.
— Si les plages étaient économes, l’Univers aurait été en forme de Mille-feuilles, pas en forme d’Univers. Zû n’a pas tort sur un point. Nous ne devrions pas être ici. Même nos corps rejettent notre survie, ils se pétrifient sur place si on ne les bourre pas de myorelaxant, nous ne méritions pas de survivre à nos erreurs…
Vesy s’interrompit soudain. Sur ses genoux, notre amie souriait. Elle se releva, s’étira. Aérienne sur le champ de force rouge, elle pivota de la pointe des pieds. Vesy émit un petit son de gorge. Elle croisa son regard, pencha la tête de côté, et eut un sourire carnassier.
— Ben mince mon gars, Zû est encore allée courir dans tes jupons ?
Je reconnus Omi et décidai de rester assis pour profiter du spectacle.
